Et si le cours du carbone devenait à terme aussi stratégique que celui du pétrole ? La partie n’est pas encore jouée mais, en coulisses, toute une économie du carbone se met peu à peu en place. Le coup d’envoi a été donné par la réglementation internationale. Une nouvelle fois en matière d’environnement, l’Union européenne a été pionnière. Pour réduire ses émissions de CO2, elle a mis en place depuis 2005 un système dit de « cap and trade » (EU ETS : european emissions trading scheme) : elle impose des quotas d’émissions de CO2, alloués par chaque Etat membre, aux sites les plus polluants. Plus de 11 000 sites sont aujourd’hui concernés, appartenant aux secteurs les plus émetteurs de CO2 (ciment, verre, métallurgie, électricité…).

Parallèlement, au niveau international, d’autres mécanismes ont vu le jour grâce au protocole de Kyoto signé en 1997, mais en vigueur depuis 2005. C’est le cas notamment du dispositif de Mécanisme de développement propre (MDP) qui permet à des pays industrialisés de financer des projets visant à réduire les émissions de CO2 dans les pays émergents en échange de crédits carbone compensant leurs propres émissions. Dans son dernier bilan, l’ONU comptabilise plus de 2 000 projets enregistrés dans le cadre du MDP, dont la Chine est le premier pays bénéficiaire, devant l’Inde.

Le MDP est aujourd’hui en suspens, dans l’attente d’un déblocage des négociations internationales sur le climat. L’absence de décision lors du Sommet de Copenhague de décembre 2009 laisse planer une incertitude sur son avenir après 2012 et la fin du protocole de Kyoto.

Les industriels apprennent à gérer leurs émissions de CO2

Pour les industriels européens, l’instauration des quotas est une vraie révolution : ils doivent désormais surveiller leurs émissions et les gérer au mieux. S’ils restent en-dessous du seuil fixé, ils peuvent vendre leurs excédents aux entreprises qui, au contraire, dépassent leur plafond. Une offre et une demande qui se rencontrent, notamment, sur BlueNext, la Bourse du carbone lancée par NYSE Euronext et la Caisse des Dépôts et Consignations, et qui permet de fixer un cours pour cette nouvelle commodité qu’est le carbone.

Avec la crise économique et le ralentissement industriel qui a suivi en 2008-2009, la plupart des groupes concernés n’ont pas atteint leurs quotas et se sont retrouvés avec des surplus.

Le marché du carbone est encore aujourd’hui embryonnaire et connaît des erreurs de jeunesse (accusations de fraude…). En 2009, sa valeur totale a atteint 94 milliards d’euros dans le monde, contre 92 milliards en 2008, selon l’organisme britannique Point carbon. Le cours du carbone évoluait mi-novembre autour de 14,5 euros la tonne sur le marché spot de BlueNext. Un niveau insuffisant pour constituer un levier important, mais qui pourrait monter avec la reprise économique.

D’autant que le système européen va évoluer après 2012 : l’Union européenne a décidé de l’élargir à de nouveaux secteurs, comme l’aérien, et de rendre progressivement les quotas de CO2 payants, alors qu’ils sont aujourd’hui alloués gratuitement. De quoi pousser les entreprises à l’action !

Pour réduire leurs émissions, les grands industriels regardent aussi du côté des technologies de captage et stockage du CO2, encore au stade expérimentales et par ailleurs très coûteuses, mais qui, selon l’évolution du cours du carbone, atteindront rapidement un prix intéressant ou pas.

Les Etats-Unis au point mort

Hors de l’Europe, l’économie du carbone se développe plus lentement, victime de la crise économique et de la résistance des lobbys industriels, qui ne manquent pas de souligner le risque de perte de compétitivité si des contraintes sont imposées sur les émissions de CO2.

Malgré ces oppositions, quelques expériences de marché du carbone ont démarré au Japon et aux Etats-Unis, où onze états du nord-est du pays ont mis en place début 2009 le Rggi (Regional Greenhouse Gas Initiative) pour réduire les émissions des centrales électriques. Mais le projet de Barack Obama de créer un marché du carbone au niveau fédéral sur le modèle européen s’est heurté à de fortes oppositions et le président américain a dû faire machine arrière. Et la défaite des Démocrates aux récentes élections de mi-mandat semble porter un coup fatal à ce projet combattu par les Républicains.

Les acteurs économiques se positionnent

Ce coup de frein n’empêche pas les acteurs économiques de se positionner. Plusieurs grandes banques d’affaires ont mis un pied sur le marché du carbone en s’emparant de sociétés spécialisées dans la gestion de projets type MDP. C’est le cas de la banque américaine JP Morgan qui a repris il y a quelques mois la société britannique EcoSecurities, l’un des leaders mondiaux des crédits carbone, ou encore de la banque britannique Barclays qui s’est emparée de Tricorona , une entreprise suédoise spécialisée dans le sourcing des projets de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les pays émergents et le négoce des crédits carbone.

Les Français s’intéressent aussi de près à la finance carbone. Pionnière dans le domaine, le chimiste Rhodia a créé avec la Société Générale une filiale dédiée à la gestion des crédits carbone, Orbeo, qui a ensuite élargi ses activités. Elle est aujourd’hui le principal acteur français du secteur, du sourcing de projets de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’optimisation des portefeuilles de crédits carbone en passant par une activité de négoce de produits CO2.

La banque Natixis s’est également positionnée très tôt et gère des fonds carbone qui investissent dans des projets type MDP. De son côté, CDC Climat, la nouvelle filiale qui regroupe les activités de lutte contre le changement climatique de la Caisse des Dépôts, compte investir en propre 60 millions d’euros dans des actifs carbone d’ici à fin 2011, essentiellement dans des projets dans les énergies renouvelables ou l’efficacité énergétique entrant dans le cadre du protocole de Kyoto, de type MDP ou Mécanismes de mise en oeuvre conjointe (Moc).

Autre entreprise en pointe, EDF Trading, qui gère la conformité carbone d’EDF, et qui a racheté en juillet dernier la société chinoise Energy Systems International Limited (Esil), active dans les projets d’hydroélectricité, éoliens et de méthanisation dans le cadre du MDP.

Des bilans carbone obligatoires

Mais l’économie carbone ne concerne pas uniquement les grands groupes industriels et les financiers. De plus en plus, elle impacte de nouveaux acteurs. En France, la loi Grenelle 2 du 12 juillet 2010 rend ainsi obligatoire le bilan carbone pour les entreprises de plus de 500 salariés et pour les collectivités territoriales de plus de 50 000 personnes et introduit des dispositions concernant l’affichage environnemental.

De nouvelles règles qui créent un marché prometteur. L’Ademe a mis en place une méthodologie de bilan carbone pour comptabiliser les émissions des entreprises et collectivités, que de nombreux prestataires proposent après une formation ad hoc.

Des activités apparaissent autour de la mesure, la compensation ou encore l’information sur les émissions de CO2 et des start-up se développent sur ce créneau, à l’image des trois sociétés franciliennes sélectionnées dans le cadre du tremplin INNOV’ECO.

La « doyenne » de ces jeunes pousses prometteuses, Greenext, fondée en 2007, est spécialisée dans les données sur l’impact environnemental des produits de grande consommation, travaillant notamment pour l’étiquetage CO2 des produits Leclerc. Créée un an plus tard, Verteego propose pour sa part aux entreprises une plate-forme pour mesurer, suivre et réduire leurs émissions de CO2.

Enfin, la plus jeune, MyCO2, soutenue par CDC Climat, se positionne comme un spécialiste de l’information environnementale avec toute une palette de services, de l’affichage environnemental au bilan carbone en passant par la création de « cartes vertes » pour récompenser les écocitoyens.

Elles viendront présenter leur savoir-faire et leurs projets le 16 décembre lors de la conférence INNOV’ECO.

GreenUnivers.com pour INNOV’ECO